Tu nous ouvriras ces portes de ténèbres…

 

Mon frère, pourquoi nous as-tu trahis ? Pourquoi t’es-tu détourné de Dieu ?

 

Au commencement étaient la Terre, vague et lointaine, le monde des hommes, et l’Enfer, délié de tout, abandonné. Là étaient les démons, créatures ignobles, effroyables, dépourvues de nom.

Au commencement étaient les anges, créatures de lumière aux ailes de pureté, aimés du Seigneur et gouvernés par les princes de la Maison impériale. Les Sept ciels leur avaient été échus.

Au commencement, il en était un que le Seigneur préférait.

 

« Maître ! Maître Lucifer, où allez-vous ? »

La voix criarde de Kiel poursuivit le prince jusqu’à ce qu’il fût sorti du palais. Le petit serviteur angélique au visage rabougri se laissa tomber sur un siège, fatigué. Le prince était un être trop gâté qui n’en faisait qu’à sa tête. Un ange trop indépendant. Kiel se souvenait encore du jour de sa naissance. Tous les anges du Monde céleste s’étaient rassemblés devant le palais, attendant avec impatience les premiers cris du nouveau-né. Ils étaient tous fascinés, émerveillés. Pour la première fois, un ange non créé directement par Dieu allait naître, issu de l’unique couple angélique qui avait reçu le pouvoir et le droit de donner la vie comme les créatures terrestres. Adamiel et Eviel, le couple impérial. D’eux et d’eux seuls devait naître une lignée qui règnerait sur le Monde céleste. Ainsi en avait-il été. Le premier enfant fut un fils. Il avait déjà sur la tête de magnifiques cheveux noirs, plus sombres que la nuit. Et ses yeux étaient verts comme les forêts de sapins. Lucifer, le porte-lumière.

Kiel se souvenait encore de ce jour-là, quand il attendait avec tous les autres. Michel, le fier Michel, le plus brave de tous les anges, le seul qui avait déjà affronté les démons par trois fois et les avait repoussés hors de la Terre qu’ils tentaient d’atteindre, Michel s’était moqué de lui.

« Avec le visage que tu as, notre Seigneur ne devait pas être dans un bon jour lorsqu’il t’a créé. »

Stupide guerrier. Kiel en avait été à des considérations peu enviables sur lui-même lorsque des cris étranges s’étaient faits entendre, les premiers cris d’enfant de l’univers, et l’une des servantes d’Eviel était apparue à la fenêtre avec un petit être nu dans les bras, qui braillait comme s’il reprochait à toute cette assemblée de l’avoir fait venir au monde, de l’avoir arraché au néant. Tous s’étaient exclamés, de stupeur et d’admiration, tandis que l’enfant continuait de crier. L’espace d’un instant, les yeux verts du prince s’étaient posés sur Kiel et il s’était calmé. Il l’avait regardé sans dégoût ni moquerie, juste avec ces grands yeux curieux, et alors Kiel avait su qu’il aimerait cet enfant plus chèrement que lui-même, plus que tout au monde, excepté le Seigneur Tout-puissant. Peu de temps après, il était entré au service de la Maison impériale et avait été attaché au service du prince.

Puis d’autres enfants étaient nés, tous des garçons, Azazel, Sammaël, et Gabriel, le plus jeune. Tous avec ce trait distinctif, des yeux verts. Les quatre frères étaient de merveilleux petits êtres mais Kiel aimait Lucifer plus que les autres. Il était le premier, l’ange de lumière, celui qui devait éclairer leur regard jusqu’à Dieu. Et Dieu l’aimait lui aussi plus que les autres, plus que toutes les autres créatures de l’univers. Car il était la plus belle de ses créations, la plus lumineuse. Aussi le Seigneur avait gardé un œil attentif sur son éducation car il le destinait à être le second après lui, celui qui serait le plus puissant des anges.

Lucifer avait grandi et il était devenu plus beau encore. Il était leur prince et l’heure où il deviendrait officiellement le bras droit du Seigneur approchait.

Mais quelque chose avait changé. Kiel ne savait pas quoi. Lorsque Lucifer était seul, il était sombre. Pourtant, le reste du temps, il paraissait joyeux, il souriait à l’univers tout entier mais, derrière ce sourire, une inquiétude sourde se cachait. De la colère aussi. Comme si, tout au fond de son âme, quelque chose s’était fissuré. Où était allé le prince ? Pourquoi fallait-il qu’il n’écoute personne ?

 

Le ciel était bleu à l’infini. Le Monde céleste était paisible. Seul, Lucifer était penché au-dessus de la Mer d’Éther. L’eau miroitait. Au-dessous, il pouvait voir une hutte faite de branchages. Deux créatures vêtues de peaux de bête s’affairaient devant un feu à l’entrée de la hutte. Ces créatures ressemblaient en tout point à des anges, sauf qu’ils n’avaient pas d’ailes. Leur peau noirâtre était sale comme s’ils s’étaient vautrés dans la fange et leurs cheveux étaient emmêlés, dégoûtants. Ils faisaient cuire de la viande encore saignante, accroupis comme des bêtes. Lucifer grimaça.

« Ils sont frustres pour l’instant mais ils ont la capacité d’évoluer, » dit une multitude de voix à côté de lui. Lucifer leva les yeux et vit le Seigneur dont la clarté l’aveuglait presque, immense et pourtant minuscule comme s’il grandissait et se réduisait en même temps. Lucifer cligna des paupières mais ne détourna pas le regard avec humilité ainsi que l’aurait fait un autre ange.

« Vous seul possédez le savoir, Seigneur. »

Il sentit la main de Dieu se poser sur lui, gigantesque, l’écrasant presque.

« Tes frères te cherchent. Gabriel surtout. Il est encore très jeune. Tu ne devrais pas le laisser seul. »

Lucifer remarqua pour la première fois, au milieu de la multitude de voix qui se répondaient en écho, des voix féminines, maternelles. Qu’es-tu, toi ? pensa-t-il, mais il cacha cette pensée dans son cœur pour que Dieu ne la voit pas. Une expression de tristesse sembla passer un instant sur l’immense clarté. Seulement un instant.

Lucifer s’éloigna.

 

« Grand frère, grand frère ! » cria joyeusement Gabriel en accourant lorsque Lucifer rentra au palais. Lucifer sourit à la charmante tête blonde. C’était vrai que son frère était encore très jeune mais ce n’était plus un enfant. Il était juste encore trop attaché à son grand frère, ne pouvant se passer de lui. C’était ainsi depuis que leurs parents étaient morts. Nul n’avait su pourquoi ni comment c’était arrivé. Ils étaient morts simplement. Peut-être parce qu’avoir le pouvoir et le droit de donner la vie signifiait que la vie pouvait vous quitter, comme les créatures mortelles qui mouraient et continuaient de vivre dans leur descendance. Lucifer avait dû prendre en charge ses frères, Gabriel surtout, trop jeune alors pour se débrouiller seul. Il l’avait quasiment élevé. Oh ! Comme il l’aimait, ce bel ange aux cheveux blonds de soleil. Mais Gabriel devait apprendre à se débrouiller sans lui. Il était temps qu’il grandisse. Les choses ne pouvaient pas durer éternellement, même pas pour le Seigneur qui avait choisi de les rendre orphelins.

« Où étais-tu, grand frère ?

— J’étais auprès du Seigneur. Tu sais que c’est là qu’est ma place.

— Mais je n’aime pas être seul. »

Lucifer posa sa main sur la tête de Gabriel et sourit à nouveau.

« La solitude peut être agréable parfois. Il faudra que tu saches l’apprécier car je vais faire un long voyage et à mon retour je ne veux plus voir un enfant devant moi mais un adulte au regard fier. Tu es un prince, Gabriel, ne l’oublie pas et rends-moi fier de toi.

— Je ne veux pas que tu partes.

— Il le faut, petit frère. »

Gabriel se frotta les yeux et ce fut la dernière fois qu’il vit Lucifer avant très longtemps.

 

Michel souleva Kiel d’une seule main et le plaqua contre le mur.

« Où est-il ? Parle, misérable !

— Je l’ignore ! Je vous le jure, je l’ignore ! Vous êtes peut-être le chef des armées divines mais Lucifer est notre prince et n’a aucun compte à vous rendre.

— Au contraire, misérable avorton, parce qu’il est le prince, il a des comptes à rendre à tous. Et toi, son serviteur, tu ignores où il est ? Dieu est très inquiet. Seul, sans escorte, notre prince est une proie facile pour les démons. Ils n’attendent que ça, pouvoir se délecter de la chair d’un ange. Comment as-tu pu le laisser partir seul ?

— Il ne m’a rien dit. »

Des larmes ruisselèrent sur le visage de Kiel. Michel le lâcha et il s’effondra sur le sol. Lucifer avait disparu. Leur prince s’en était allé.

Voilà comment tout avait commencé. Quelques faits anodins, éparpillés, qui semblaient sans conséquence. Leur prince s’en était allé et Kiel sentit tout le bonheur du monde disparaître avec lui. Lucifer parti, c’était un membre qu’on arrachait à sa chair. Kiel s’installa dans la chambre du prince et n’en bougea plus, prêt à attendre l’éternité. Un jour peut-être, la blessure de Lucifer se refermerait et alors il reviendrait. Peut-être.

 

« Cela fait dix ans maintenant. Il est inutile de continuer à chercher. Notre frère est parti et ne reviendra plus. »

Azazel lança un regard noir à Gabriel.

« De quel droit peux-tu dire ça ? En l’absence de Lucifer, c’est moi, l’aîné.

— Oui, toi, un pauvre fou qui refuse de voir l’évidence, répliqua Gabriel. Mais Lucifer est parti. Moi aussi, j’ai espéré qu’il reviendrait. Il n’est jamais revenu et il est temps d’accepter. »

Gabriel tourna le dos à Azazel pour lui cacher ses larmes. Il s’était écoulé tellement de temps depuis ce fameux jour où Lucifer lui avait dit qu’il partait. Tellement de temps et aucune nouvelle. L’ange de lumière s’était évanoui dans la nature, mort peut-être, tué par les démons, ou vivant quelque part sur Terre. Il lui avait pourtant promis qu’il reviendrait. Gabriel avait tout fait pour devenir grand, fort, pour le jour où cette promesse s’accomplirait. Maintenant, c’était fini. Il n’avait plus d’espoir. Et ses deux autres frères étaient devenus des étrangers pour lui. Azazel parcourait l’univers entier à la recherche de Lucifer. Sammaël… Sammaël se laissait aller. Il passait ses journées, alangui, sur un divan, incarnation de la paresse.

Parfois Gabriel se sentait seul et perdu. Il n’y avait que deux êtres qui parvenaient à lui rendre sa gaîté, l’ange-soldat Rochel et la servante Alexiel, ses plus chers amis. Mais même là existait une ombre, il aimait Alexiel mais Alexiel ne l’aimait pas, elle aimait Rochel et cet amour était interdit. Les lois divines prohibaient les liens amoureux entre anges. Il n’y en avait eu que deux qui avaient eu le droit de s’aimer, d’enfanter puis de mourir. Adamiel et Eviel. Père et mère. Les anges devaient être les gardiens du cosmos et s’ils devaient aimer, ils ne devaient aimer que Dieu et la Création. Et c’était une torture de pouvoir aimer ses semblables et de n’en avoir pas le droit. Il devait y avoir un sens à cela, caché dans les desseins du Seigneur. Pourtant… Si seulement Lucifer pouvait revenir, ouvrir grand ses ailes et remettre de l’ordre dans l’univers. Le Monde céleste était négligé et le Seigneur apparaissait toujours triste. À lui aussi, Lucifer manquait. Mais il fallait se faire une raison.

Gabriel quitta Azazel. Il était attendu dans la salle du conseil militaire. Puisque ni Azazel ni Sammaël ne prenaient la peine d’accomplir leur devoir de princes, c’était à lui de le faire, combien même il était le plus jeune. Le devoir des anges était de veiller sur la Terre, de protéger les hommes des démons, et le devoir des princes de la Maison impériale était de relayer les ordres de Dieu.

La Terre était en friche et les hommes plongés dans la terreur et le chaos. La guerre était partout, tribu contre tribu, famille contre famille, enfants contre parents. Abandonnés à eux-mêmes, les hommes ne connaissaient plus que la violence, comme s’ils faisaient leur le comportement des démons dont les razzias sur Terre se faisaient de plus en plus fréquentes. Michel avait dû intervenir plusieurs fois avec l’armée angélique. Les démons revenaient, toujours plus nombreux. L’Enfer ne leur suffisait plus. Ou plutôt l’Enfer ne leur avait jamais suffi. Mais lors du dernier affrontement, Michel avait rapporté une chose étrange. À l’instant où ils allaient porter un coup terrible à une horde démoniaque, un inconnu tout vêtu de noir, le visage masqué, était venu en aide aux démons. D’une force prodigieuse, il était parvenu à repousser les anges-soldats afin que les démons puissent fuir. Puis il avait disparu à son tour. La nouvelle de cet incident s’était propagée à travers tout le Monde céleste : quelqu’un avait aidé les démons. La confusion était totale. S’agissait-il d’un démon plus puissant ? Ou d’un homme ? Certains hommes étaient nommés sorciers par les leurs. Ils prétendaient avoir de grands pouvoirs. La plupart confondaient simplement magie et science. Mais peut-être que l’un d’entre eux était vraiment ce qu’il prétendait être.

Gabriel avait réuni les généraux de l’armée afin de mettre en place une stratégie pour retrouver ce mystérieux ennemi et la réunion avait déjà dû commencer sans lui. Azazel l’avait retardé.

Tous les généraux se levèrent à son entrée dans la salle du conseil militaire. Gabriel eut le temps d’apercevoir Rochel dans un coin, faisant office de garde, avant de s’asseoir à sa place à la table du conseil.

« Messieurs, je vous remercie de m’avoir attendu. Nous sommes réunis aujourd’hui parce qu’une menace plane sur la création divine. Ainsi que le dernier affrontement avec les démons nous l’a appris, nous avons un ennemi assez puissant pour tenir tête à notre armée.

— C’est une chose que nous savons tous, prince, fit remarquer Michel. Et la solution est évidente, nous devons attaquer l’Enfer. Si les démons commencent à s’organiser sous un chef, ils pourraient devenir aussi puissants que nous, et les hommes sont si faibles. Ils ne pourront pas leur résister et l’univers ne sera plus constitué de trois mondes mais de deux, le Monde céleste et l’Enfer. La Terre ne sera plus qu’une partie du territoire infernal.

— Mais nous ignorons si cet ennemi est un démon, protesta le général Haltaël

— Que peut-il être d’autre ? Croire que c’est un homme serait absurde. Aucun homme ne pourrait repousser notre armée. Non, notre ennemi est un démon plus puissant et plus malin que les autres. Je le dis et je le répète, nous devons attaquer l’Enfer.

— Mais votre analyse se base sur des présupposés. Qui vous dit qu’aucun homme ne saurait acquérir une telle puissance ?

— Haltaël a raison, renchérirent plusieurs voix. Faisons une enquête. Ne risquons pas inutilement la vie de nos soldats.

— Déraillez-vous ? tonna Michel. Dieu, Dieu lui-même, nous a donné comme devoir d’aimer et de protéger les hommes car ce sont des créatures fragiles, les plus fragiles de la Création. Nous ne saurions les soupçonner. Le faire serait un blasphème. Seuls les démons sont des êtres vils qui méritent d’être détruits. Eux seuls refusent de se soumettre à la loi divine pour ne suivre que leurs instincts immoraux.

— Insinueriez-vous que nous méconnaissons les préceptes divins ? répliqua le général Haltaël. Vous êtes peut-être ici le plus âgé, l’un des premiers à avoir été créé par Dieu mais cela ne fait pas de vous le détenteur de la vérité. Seul le Seigneur la détient, et vous péchez par orgueil en osant nous faire la leçon.

— Comment donc ? Vous osez m’insulter ? s’exclama Michel en se levant brusquement

— Je crois qu’il est préférable de mener une enquête et j’irai moi-même sur Terre, déclara alors Gabriel d’une voix calme, coupant court à l’échauffement des esprits

— Maître Gabriel, vous n’y pensez pas. Vous, mener l’enquête vous-même ? C’est bien trop dangereux pour vous, prince.

— Non, il n’y pense pas. »

La voix qui s’était élevée les fit tous sursauter. Un ange de haute taille, revêtu d’un long manteau de fourrure venait d’entrer dans la salle du conseil. Sa longue chevelure noire lui tombait dans le dos telle une chape de nuit. La poussière sur son visage voilait ses traits. Il semblait revenir de très loin mais pas assez loin pour que Gabriel fût incapable de le reconnaître.

« Mon frère ! »

Sa voix tremblait.

« Mon frère, c’est bien toi ? »

Lucifer eut un sourire.

« Oui, c’est bien moi, jeune imbécile. Je dis “imbécile” car tu ignores tout des dangers qui t’attendent sur Terre. Mais moi qui suis resté si longtemps absent parmi vous, j’ai voyagé dans le monde des hommes et je les ai côtoyés. Aussi, permets que je reprenne ma place et que je m’occupe moi-même de ceci. C’est le devoir du premier des princes de la Maison impériale. »

À ces mots, les généraux se levèrent et s’agenouillèrent.

« Prince Lucifer, nous sommes à vos ordres. »

Quelque part, dans une chambre du palais, un petit ange dont personne ne se souciait s’était levé. Un petit ange qui n’avait jamais été aimé que d’un seul être.

 

« Vois comme l’univers est étrange, mon frère est revenu au moment-même où nous avons le plus besoin de lui. »

Rochel tapota l’épaule de Gabriel.

« N’est-ce pas ce que tu espérais ?

— Si, mais il m’a à peine adressé la parole. Uniquement pour me dire qu’il était à nouveau le maître ici. Ce n’est pas ainsi que mon frère me parlait autrefois. Cela, c’étaient des paroles de dirigeant.

— Ce qui compte c’est qu’il soit là. Le Seigneur lui-même est venu l’accueillir. Le fils prodigue est rentré à la maison. Tout ira pour le mieux maintenant. Tu n’as plus à t’en faire. »

 

Le soir. La chevelure de Lucifer se confondait avec la nuit. Il était debout, à la fenêtre de sa chambre, immobile. Tous l’avaient acclamé aujourd’hui comme le sauveur. Celui qui vaincrait les démons. Et le Seigneur… Le Seigneur avait eu des larmes de joie et s’était presque abaissé devant lui. Le Monde céleste avait à peine changé. Seul Gabriel avait vraiment changé, ce n’était plus le petit garçon pleurnichard qu’il avait laissé. Gabriel avait terminé sa croissance, c’était un ange adulte maintenant.

Lucifer sourit à l’étendue du Monde céleste. Il savait que derrière lui Azazel attendait. Kiel, en retrait à une distance respectueuse, regardait la scène sans mot dire.

« Tu as bien failli me retrouver, ma soeur. »

Azazel ouvrit la bouche pour protester mais Lucifer, toujours le dos tourné, l’arrêta d’un geste.

« Inutile de démentir, je sais ce que tu es et je sais que ton existence même est un blasphème. Un seul mot de moi et le titre de prince que tu portes effrontément te serait enlevé. Que veux-tu ? Un peu de l’amour dont tu manques ? Vois-tu, Azazel, l’amour est une chose qui n’existe pas pour les êtres comme toi. Tu ne peux avoir que la haine ou l’indifférence. Je te conseille pour ton bien, et le bien de tous, de t’en aller, de quitter ce palais à jamais. »

Azazel voulut approcher et tendit la main.

« N’ose pas poser la main sur moi, fille impure de l’adultère ! Je suis le Prince de la lumière et je ne laisserai pas tes sentiments abjects me toucher. »

Azazel recula puis se retourna vers la porte.

« Je te prouverai, dit-elle avant de partir, je te prouverai que tu peux m’accorder ta confiance. Personne ne t’aime comme je t’aime. »

La porte claqua derrière elle. Lucifer continua de fixer l’infini. Une nouvelle ère commençait et Dieu verrait bientôt qu’il ne pouvait pas toujours gagner.

Kiel regarda le prince sans comprendre, l’inquiétude plissant ses traits.

 

Les nuages s’amoncelaient dans les cieux au-dessus de la Terre. Une masse noire et grouillante se profilait à l’horizon.

« Maman, maman ! Qu’est-ce que c’est ?

— Viens, mon Abel ! Il ne faut pas rester là, vois les nuages, c’est le Seigneur qui vient châtier les démons. »

Ève s’empara de son fils et s’enfonça dans la hutte de bois. L’instant d’après Adam la rejoignit avec leur aîné, Caïn. Les quatre humains se serrèrent les uns contre les autres, effrayés.

Dehors, là-bas, sur la colline qu’avait désignée Abel, les démons s’entassaient. Leurs griffes et leurs crocs acérés luisaient sous la lumière pâle du soleil. Ils étaient des milliers, leurs ailes de peau claquant comme des ailes d’insectes. Un bourdonnement affreux s’élevait d’eux.

Michel plissa les paupières, signe d’une intense contrariété.

« C’est à croire que tous les démons de l’Enfer sont venus nous accueillir, » grinça-t-il. Il se retourna face à toute l’armée angélique rangée en ordre. Le prince Gabriel avait tenu à être là et à combattre auprès de Rochel. C’est touchant, il tient à protéger l’amour d’Alexiel. Michel hocha doucement la tête. Il ne fallait pas qu’il perde un prince, surtout celui-là. Chacun connaissait l’affection que Lucifer portait à Gabriel.

Ce combat qui se préparait était inimaginable. Lucifer avait pourtant mené ses investigations sur Terre pour identifier leur ennemi mais il n’avait pas dû se montrer assez discret et voilà que toutes les hordes démoniaques les menaçaient. La guerre. La guerre du Ciel et de l’Enfer avait commencé. Il ne s’agissait plus d’une horde qui attaquait par-ci par-là mais de toute une armée. Cela ne pouvait se terminer que par l’anéantissement. Mais le Seigneur était avec eux, ils vaincraient.

À cet instant, une ombre gigantesque traversa l’armée démoniaque. Les démons s’écartèrent sur son passage. L’ombre s’arrêta au haut de la colline et les anges purent voir ce que c’était : un cheval noir dont les naseaux fumaient, monté par un cavalier masqué. Lui. L’Ennemi. Il semblait les toiser. Le cheval se cabra et poussa un hennissement lugubre.

Il y eut soudain une explosion quelque part au-dessus des deux armées qui se faisaient face. Puis on entendit des pleurs célestes, des imprécations. D’en-bas, tous ces cris étaient incompréhensibles mais ils plongèrent les anges dans la confusion. Que se passait-il là-haut ?

En face, le cavalier n’était plus seul. Deux anges se trouvaient à côté de lui, taches de lumière au milieu de l’obscurité.

« Azazel et Sammaël, » murmura Gabriel, atterré. Pourquoi se tenaient-ils là, au milieu des démons ? Étaient-ils des prisonniers ? Pourtant leurs mains étaient libres. Ils n’avaient pas de chaînes.

La réponse fut plus cruelle encore. Le cavalier rejeta son masque. Ce n’était ni un démon, ni un homme. C’était Lucifer.

« Non, ce n’est pas possible, » murmura Gabriel.

Lucifer s’avança calmement vers l’armée angélique.

« Anges du Seigneur ! Dieu a commis une erreur impardonnable. Il nous a ordonné de veiller sur les hommes, ces êtres répugnants faits de glaise, et il nous a placés au-dessous d’eux dans son coeur et la hiérarchie de l’univers. À eux reviendra la meilleure part et non à nous, les créatures les plus pures de la Création. Ceci, mes frères, est la pire des injustices et moi, votre prince, je refuse de me soumettre à une telle aberration. Nous ne serons pas les esclaves des hommes. Notre place est celle de maîtres de l’univers. Rejoignez-moi, mes frères, et mettons fin à l’engeance humaine qui souille la Création par ses pensées et ses actes impurs. Dieu se trompe et nous devons lui ouvrir les yeux. »

Des murmures accueillirent les paroles de Lucifer. Certains anges firent un pas, prêts à changer de camp. Il était vrai que les hommes s’étaient montrés des êtres fourbes et violents depuis le premier jour. Adam et Ève qui étaient les doublets humains d’Adamiel et Eviel avaient déjà désobéi à Dieu plus d’une fois, osant même parfois poser leurs yeux sur le fruit de l’Arbre de la connaissance. Mais ce n’était rien encore en comparaison de toute cette violence à laquelle se livraient les leurs, cette violence et cette débauche. Ils s’aimaient mieux les uns les autres qu’ils n’aimaient Dieu et Dieu les préfèrerait aux anges alors qu’ils n’étaient tous que de vils pécheurs ? Cela ne se pouvait pas. Plusieurs anges rejoignirent Lucifer.

« Pardonne-moi, mon frère, dit soudain Gabriel en voyant cela, mais si les hommes ont des pensées et des actes impurs, il me semble que les démons sont bien plus impurs et pourtant tu te tiens à leurs côtés, toi, le premier de nos princes. »

Lucifer esquissa un sourire.

« Les démons manquent simplement d’éducation. Livrés à eux-mêmes, abandonnés de Dieu, comment voudrais-tu qu’ils sachent ce qui est pur et ce qui ne l’est pas ? Alors que les hommes ont été élevés dans l’amour du Seigneur qui leur a tout donné, le pouvoir de vie et de mort sur toutes les autres créatures de la Terre, la capacité de réfléchir, de créer et d’évoluer; et que font-ils de tout cela ? Regarde-les ! Ils l’utilisent pour blasphémer en tuant, pillant, violant et crachant sur l’autel du Seigneur. Crois-moi, petit frère, rends-toi à ma cause et je libérerai les anges du joug de Dieu. »

Gabriel frissonna. Tandis que Lucifer parlait, d’autres soldats avaient quitté les rangs et se trouvaient désormais dans ceux des démons. Gabriel sentit son propre coeur exploser en mille morceaux en découvrant l’ampleur de la trahison de son frère. Il vit Michel serrer les poings devant lui.

« Traître », siffla le vénérable guerrier entre ses dents.

Gabriel ferma les yeux un instant, retenant les larmes qui lui venaient.

« Tu n’es pas obligé de rester », dit doucement Rochel.

Le jeune prince releva la tête à ces mots.

« Je ne trahirai pas Dieu, fit-il sourdement. Je suis un prince de la Maison impériale, mon devoir est de montrer l’exemple. »

Ses poings se crispèrent. Mon frère, pourquoi nous trahis-tu ? Pourquoi te détournes-tu de Dieu ?

« Alors la guerre, murmura-t-il, la guerre jusqu’à l’anéantissement. »

La mort dans l’âme, l’armée angélique se mit en ordre de bataille tout en frémissant à l’idée de devoir combattre son prince bien-aimé. Mais Lucifer les avait trahis, Lucifer était un traître. En face, les démons piaillaient d’impatience d’en découdre. Et l’affrontement commença. Les deux armées se fracassèrent l’une contre l’autre telles deux plaques sismiques provoquant un tremblement de terre. Dans la petite hutte en bois au loin, Adam et sa famille se serrèrent un peu plus les uns contre les autres. C’était comme si un géant foulait le sol, la Terre entière frissonnait.

Les démons arrachaient les ailes des anges à l’aide de leurs griffes et de leurs crocs, lacérant tout sur leur passage. Beaucoup étaient dévorés vivants. Mais, sous le regard divin, un crime plus monstrueux se déroulait. Des anges se battaient contre des anges. Leur sang clair maculait la colline qui prenait une teinte rouge. Rouge comme la colère et le châtiment.

À présent, Michel faisait face à Lucifer. Ils se regardaient droit dans les yeux, indifférents aux combats qui faisaient rage autour d’eux. Gabriel les apercevait de loin. Il sentit les morceaux de son coeur se briser à leur tour en de milliers d’autres. Toute son âme hurlait. Il savait. Il savait ce qui allait se passer. Michel tuerait Lucifer parce que Lucifer était un traître, il le tuerait parce qu’il était le plus fort, le plus brave guerrier. Mon frère, abandonne, je t’en supplie. Il est encore temps, Dieu te pardonnera. Mais Gabriel se trompait. Il était trop tard. Lucifer allait mourir comme le pire des démons. Le jeune prince vit Michel attraper son frère par le col.

« Je te tiens, traître.

— Qui appelles-tu traître ? répliqua Lucifer. N’as-tu pas couché avec ma mère et engendré Azazel ? »

Michel resserra son étreinte.

« Tu vas mourir maintenant. Il n’est plus temps de faire le malin. Repens-toi pour tes péchés. »

Lucifer eut un sourire moqueur. Tout son visage était un masque de défi.

« La mort, ce doit être une expérience qui mérite d’être vécue. »

Michel le regarda comme s’il était fou. Voulait-il donc mourir ? Était-ce donc cela qu’il cherchait, être anéanti ? Il s’aperçut que Lucifer portait son regard loin derrière lui et il tourna la tête dans la même direction. Gabriel. Le jeune prince les fixait sans bouger tandis que Rochel le protégeait des coups et des attaques des démons et des traîtres. Michel fronça les sourcils tristement.

« Dis-lui adieu. »

Il leva l’épée qu’il tenait dans la main droite et l’abaissa pour porter le coup fatal mais un petit ange s’interposa entre l’épée et Lucifer. Un petit ange auquel nul n’avait porté attention jusque-là et qui avait le visage rabougri. Un petit ange auquel nul n’avait jamais prêté attention, sauf un enfant aux yeux verts.

« Kiel ! s’exclama Michel, horrifié. Qu’as-tu fait ? »

Le frêle serviteur s’effondra en arrière dans les bras de Lucifer qui le regardait, les yeux écarquillés, sans rien dire.

« Pardon, maître Lucifer, pardon, il ne fallait pas que vous fassiez cela, vous rebeller contre le Seigneur, mais je ne pouvais pas vous laisser mourir. Vous êtes le seul… »

La voix de Kiel était devenue si faible qu’ils l’entendaient à peine.

« Vous êtes le seul qui m’ait jamais regardé comme un ange comme les autres et non comme une bête de foire. Je vous aime… je vous aime plus que moi-même… plus que… Dieu. »

Ses lèvres cessèrent de remuer et plus un son ne sortit de sa bouche. Lentement, sa peau, sa chair, se solidifièrent et bientôt Lucifer ne tint plus qu’une statue de marbre là où il y avait eu un ange. Figée pour l’éternité. Lucifer lâcha la statue qui tomba lourdement sur le sol. Il la regarda comme une chose incompréhensible. La chose qui l’avait privé de la mort. La chose qui l’avait aimé comme une mère et un père, qui l’avait enveloppé de la profonde chaleur de son amour, fidèle à jamais. Mais il ne versa aucune larme. Il était vide à l’intérieur. Il avait vaguement conscience du cadavre qui gisait là et du regard désespéré et suppliant de Gabriel. Conscience que tout était terminé. Mais il était mort même s’il continuait de bouger. Son âme était morte. Alors il se redressa et tira l’épée de Michel qui était restée enfoncée jusqu’à la garde dans le corps de Kiel. Au moment où il se précipitait sur le vieux guerrier pour frapper, le tonnerre éclata et il sentit des flammes lui lécher les mains. La douleur lui fit lâcher l’arme.

Ce n’était pas le tonnerre, c’était la voix du Seigneur qui rugissait. Maudit ! Maudit mille fois était Lucifer, et maudits les anges qui l’avaient suivi ! Maudite la colline maculée du sang des anges ! Tous plongés dans une malédiction éternelle. L’armée angélique se sentit soulevée du sol tandis que sous ses yeux la colline se désagrégeait lentement. Des flammes roulaient de partout. Un immense brasier recouvrait les démons et les anges déchus. Gabriel vit ses frères être précipités au fin fond de l’Enfer dans un hurlement atroce et une odeur de chair brûlée. Il ferma les yeux et laissa couler ses larmes sur ses joues.

 

Quand ils rentrèrent dans le Monde céleste, ce fut pour trouver la désolation là aussi. Une terrible explosion avait détruit une partie des habitations et du palais pendant leur absence. C’était cela qu’ils avaient entendu en bas lorsqu’Azazel et Sammaël avaient rejoint leur frère aîné. Alexiel avait été reconnue coupable du crime et exécutée sur l’heure. Elle aussi à compter au nombre des traîtres, comme presque tous ceux qu’il avait jamais aimés. Encore une blessure. Gabriel sentit les milliers de morceaux se fissurer à leur tour. Kiel était mort. Alexiel était morte. Dans le regard de Rochel près de lui, quelque chose était mort aussi et il ne restait qu’une douleur sans fin. Le bonheur était une chose qui avait éclaté. N’avait peut-être jamais existé.

Le Seigneur les attendait devant le palais des princes. Le Juge de leurs destinées parla.

« Les princes de la Maison impériale ne peuvent plus vous gouverner. Je nomme trois archanges qui ont mérité cette place : Michel, le plus brave, Raphaël, le seul à pouvoir guérir toutes les blessures, et Gabriel, celui qui est resté fidèle quand les siens ont trahi. C’est à eux que je confie le Monde céleste et la Terre. Il y a dans le Septième ciel une tour que nul parmi vous ne peut pénétrer. C’est là que je vais me retirer car vous serez seuls désormais. J’abandonne cet univers ingrat où les êtres préfèrent laisser mourir leur coeur. Lucifer est tombé. Il n’y aura plus de lumière. Désormais le Septième ciel et sa tour ainsi que ma propre vue sont interdits à toutes les créatures à jamais. »

Le Seigneur disparut. Le bonheur s’en était allé. Le silence s’abattit sur le Monde céleste.

 

L’Enfer, étendue d’obscurité, s’étalait devant leurs yeux derrière deux grandes portes noires et lisses. Lucifer observait tout cela sans rien dire. Les démons étaient aussi effarés que les anges déchus. Leur monde avait été transformé en une vaste prison. Mais les démons ne s’effarent pas longtemps. Ils rirent bientôt aux éclats.

« Lucifer ! Lucifer, Satan prince des démons ! » scandèrent les hordes démoniaques, rebaptisant l’ange de lumière.

Effrayés, les anges déchus se pressaient contre Lucifer. Foule d’êtres aux visages défigurés. Suppliant, espérant.

«Lucifer, Lucifer, qu’allons-nous devenir ? » demandaient-ils.

Lucifer les regarda un instant puis se retourna et lentement se dirigea vers les hautes portes noires. Une flamme brilla sur les parois et grava ces mots : Vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir. Alors Lucifer ouvrit toutes grandes les portes de l’Enfer.

 

[Cette nouvelle tient une place particulière dans mes écrits. En effet, elle a connu plusieurs vies et elle est liée à d’autres de mes textes. Bien que je l’ai écrite pour le concours « Anges et démons » organisé par l’association Traversées oniriques il y a quelques années, il s’agit également d’une sorte de prologue à un court roman rédigé quand j’étais au lycée (ma première véritable œuvre de fiction), partiellement inspiré par le manga Angel Sanctuary de Kaori Yuki (d’où la présence d’un personnage du nom d’Alexiel), et le récit se déroule dans le même univers que ma nouvelle publiée chez Mille Saisons, « Eramus angeli ». La chute de Lucifer est volontairement racontée ici d’un point de vue extérieur. Aucun des personnages ne sait vraiment pourquoi Lucifer trahit Dieu. J’ai laissé quelques indices : sa répugnance pour les hommes, l’adultère de sa mère avec Michel qui a engendré Azazel, et sa remise en question de l’ordre divin. Cependant, j’ai préféré laisser la question ouverte. Je voulais surtout dépeindre Lucifer comme l’exemple même de celui qui a, semble-t-il, tout pour être heureux (il est déjà au sommet en tant que premier prince de la Maison impériale) mais pourtant demeure insatisfait et devient l’artisan de sa propre chute. C’est une tragédie dont on connaît tous déjà la fin.

« Tu nous ouvriras ces portes de ténèbres… » n’a pas gagné le concours de Traversées oniriques mais est arrivé troisième, ce qui lui a valu l’honneur d’être cité sur le site. Après quelques menus remaniements, je l’ai par la suite proposé au Prix du Jeune Écrivain qui a rejeté mon texte : d’après la fiche de lecture qui m’a été envoyée, mon texte ressemblait trop, selon eux, à un récit à grand spectacle, façon Star Wars, et je n’interrogeais pas assez cet ordre divin que Lucifer remet en cause. Toujours d’après la personne ayant rédigé cette fiche de lecture, le rôle d’un écrivain est d’apporter des réponses aux interrogations humaines, ce que je ne faisais pas. De toute évidence, cette personne aurait préféré me voir écrire un conte philosophique, où le fantastique aurait été justifié par un débat final entre Dieu et Lucifer.

Environ trois ans plus tard, j’ai proposé ma nouvelle aux éditions Sombres Rets, en réponse à leur appel à textes « Pouvoirs et Puissances ». Cette fois-ci, on a reproché à mon texte son manque d’originalité : l’histoire se déroulerait sans surprise et la fin, je cite, « ne ménage pas de chute surprenante ».

Il est toujours fascinant de voir comme un même texte peut provoquer des réactions très différentes selon les lecteurs. Certains aiment, d’autres pas et pas forcément pour les mêmes raisons. On mesure en même temps le degré d’incompréhension et l’immensité des malentendus qui demeurent entre un auteur et ses lecteurs. Quoi qu’il en soit, j’ai décidé après maintes hésitations de publier « Tu nous ouvriras ces portes de ténèbres… » sur mon blog, afin qu’il rencontre d’autres lecteurs.]

Nés dans un lycée

Et pour Noël, une petite pièce de théâtre un brin foutraque, écrite à l’époque où j’étais encore au lycée.

Nés dans un lycée

Tasha

Il pleuvait. Des trombes de pluie qui se déversaient sur moi comme des milliers de jets d’eau. C’était le déluge. Mais je restais là, devant la tombe, sans bouger. L’eau s’infiltrait dans ma nuque, dégoulinait sur mon visage, mon manteau, mes vêtements ; un froid glacé m’envahissait mais ce n’était rien comparé au reste. J’étais devant cette tombe, ta tombe, Tasha. Tout est laid tout à coup. L’herbe, les arbres, les fleurs… Je ne sais même pas pourquoi tu es morte. J’ai vu la voiture quand tu traversais, je savais qu’elle roulait trop vite. Pourquoi est-ce que je n’ai rien dit ? Pourquoi est-ce que je n’ai pas crié ? Je l’ai vue clairement, la voiture qui crissait sur la chaussée, et toi, tu traverses la route, tu n’as rien vu, tu n’entends le bruit que trop tard. Ton corps a volé sur l’asphalte. Est-ce que je te déteste tant, Tasha ?

Il devait sans doute y avoir une raison. Je fouille dans ma mémoire, j’essaie de me rappeler quand j’étais une petite fille et que Tasha était mon idole. Les longs cheveux blonds auréolaient son visage de princesse. Elle était grande, mince, belle, toujours vêtue comme si elle sortait d’une page de magazine. Elle était belle et elle était celle qui avait des amis autour d’elle, celle qui était toujours en train de s’amuser, jamais seule, toujours admirée. Et moi aussi, je l’admirais. Moi aussi, je te regardais avec envie. Je voulais avoir ces cheveux blonds, ces yeux bleus comme un ciel d’été au-dessus de la mer, cette peau blanche à peine hâlée, je voulais avoir ce beau visage qui attirait le monde autour de lui, je voulais être adulée ou faire partie de ceux sur lesquels ta lumière resplendissait. Ai-je jamais été une véritable amie ? Chaque fois que je regarde en arrière, c’est ça que je vois, Tasha et son sourire éblouissant et moi qui n’ai jamais été autre chose qu’un vilain petit canard désespérant de devenir un jour un cygne. Mais je suis vraiment un canard, il n’y aura jamais de cygne qui me renverra mon image dans le miroir. Tasha, Tasha n’a jamais cessé de me rappeler la vérité. Dans tous mes souvenirs, elle est là et elle me rappelle que je suis toute petite, que je suis cette fille assise dans un coin, que personne ne remarque, cette fille qui regarde les autres vivre et qui attend que quelqu’un voit qu’elle existe.

Vois comme je suis laide, en vérité. Le canard essaie de trouver le chant du cygne pour mourir aussi mais tu l’as déjà chanté. Comme à chaque fois, tu as déjà fait ce que je voulais faire. Toutes mes idées, tout, tu m’as tout pris. Mais j’avais besoin de toi. J’avais besoin de te voir te pavaner devant moi, même si ça faisait mal, te voir toujours être la plus belle, la plus sympa, la plus gentille. J’avais besoin de toi comme la lune a besoin du soleil pour briller. Alors pourquoi est-ce que je n’ai rien dit ? Pourquoi ? J’avais besoin de te haïr. Maintenant je n’ai plus rien à haïr en-dehors de moi. C’est trop dur. Si je me laisse tomber par terre, devant cette tombe, crois-tu que la pluie me balaiera ? Crois-tu que je m’évaporerai ? Je vais tomber et tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien. Tu n’as jamais su ce que c’était de tomber. Ça, c’est au moins une chose qui n’appartient qu’à moi. Tomber et laisser venir l’oubli. J’oublierai jusqu’à chaque parcelle de ce que tu as pu être. Que tu puisses disparaître, toi et l’image de ton corps désarticulé, c’est tout ce que je souhaite à présent.

Je la sens toujours, la pluie en train de tomber. Le sol est boueux. C’est une gangue qui se colle à moi. Dans le ciel, il n’y a que de l’eau. De l’eau et uniquement de l’eau. Ça m’empêche de voir, ça m’oblige à fermer les yeux. Tout est calme. Seulement le bruit des gouttes. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être bien dans un cimetière désert, sous la pluie ? Personne ne peut vous entendre crier. Il y a des choses belles que je vois sous mes paupières mais la voiture est toujours là, elle fonce, elle fonce, elle fonce… Pousse-toi, Tasha, vite, elle arrive. Dépêche-toi, elle est sur toi. Ne vois-tu donc rien ? Tout est de ta faute. Pourquoi ne fais-tu pas attention ? Tu voles et la tombe t’attend déjà. Il y a de la brume maintenant. Tout autour de nous. De la poix. Tout est collé, humide. Je ne vois plus rien.

« Où es-tu ? »

Je sais qu’il n’y aura pas de réponse mais crier est rassurant maintenant que je sais que tout ce qu’il reste, c’est moi, celle qu’il faut haïr. Je crois que je commence à avoir des hallucinations. Il faudrait que je me relève. C’est impossible. Si je crie encore, peut-être qu’on me répondra. Peut-être que ce cimetière n’est pas aussi désert.

« Tasha ! »

Voilà que je ris. Je deviens folle. Parfaitement folle parce que je te vois, tu es devant moi. Tu brilles. Il y a comme une couronne d’épines sur ta tête. Ha, c’est drôle, je t’imagine en Jésus. Tu me nargues ? Tu es mon œil du remords ? Je n’ai rien dit, je n’ai rien dit. Je sais tout ça mais tout est de ta faute. Laisse-moi, va-t-en. Oui, va-t-en, va donc dans ce château blanc, va donc mettre tes robes de princesse. Je suis folle, il n’y a rien ici, je dois me relever. Non, attends, Tasha, reviens, donne-moi des coups, frappe-moi. Pourquoi est-ce que c’est moi qui suis restée ? J’aurais dû me jeter sur toi, te repousser sur l’autre trottoir. Cette voiture était pour moi. Tout ça n’a plus d’importance. Tu t’en vas. Ton prince est venu te chercher. Je le vois bien, c’est ce garçon aux longs cheveux d’or, le visage sculpté dans le marbre. Il a des yeux verts qui ne me voient pas, qui ne voient que toi. Et tu lui donnes la main, et tu t’en vas. Tu m’abandonnes. Tu ne peux pas m’abandonner. Pardon, pardon. Je t’en prie, j’arrêterai la voiture, reviens. Tasha, reviens.

« Reviens…

— Mademoiselle, relevez-vous. Mademoiselle, vous m’entendez ? »

Pourquoi cet homme m’a-t-il fait ouvrir les yeux ? Je t’aurais rattrapé cette fois. Non, c’est faux. Un mensonge de plus. Je me suis laissée aller dans un délire. Où que j’aille, ce sera ainsi maintenant. Je n’aurai que moi à haïr.

« Vous allez bien ? »

Je regarde l’homme. Bien sûr, c’est le gardien. J’ai hoché la tête et il m’a laissée partir. J’étais trempée jusqu’aux os. Je suis rentrée chez moi en prenant le bus. Le cimetière était recouvert par des rideaux de pluie.

Personne ne m’attendait à la maison. Je me suis assise et je suis restée longtemps sans bouger. Ce n’est que lorsque j’ai entendu la clé dans la serrure que je me suis levée et que je suis allée dans la salle de bains pour me plonger sous la douche chaude. Ma mère est allée faire du thé. Le monde redémarrait comme s’il ne s’était jamais arrêté.

Le lycée est froid. Il paraît qu’il y a une panne de chauffage. Ici, ils ne connaissent pas Tasha. Ils ne peuvent pas savoir que ce monde a changé. Je suis seule. Dans le hall d’entrée, tout le monde se presse les uns contre les autres pour se réchauffer. Pas moi. Je ne veux pas être réchauffée, je veux me rappeler le froid et la pluie et la boue. Je suis une créature de glaise qui cherche à fondre pour disparaître, remodelée par la terre et l’eau, je ne veux pas être cuite et rester moi. Je me demande pourquoi je suis là. Tout ça n’est qu’une mascarade. Ils sont tous en train de se persuader qu’ils ont des amis, qu’ils sont aimés et qu’ils aiment. En train de se persuader que nous sommes là pour avoir un avenir. Personne n’aime personne et il n’y a pas d’avenir. Tasha est dans la tombe et je suis là. Si une telle chose peut être possible, c’est que tout le reste est faux. Nous sommes des êtres de boue, comment pourrions-nous nous aimer ?

Un courant d’air froid m’a frôlée. La porte qui donne sur la cour avant s’est ouverte pour laisser entrer un garçon aux cheveux blonds. Je tressaille. C’est lui, le prince de Tasha, celui qui est venu la chercher dans ma vision avant que le gardien du cimetière ne me ramène dans cette réalité. Est-ce possible ? Il est là pourtant, aussi réel que les murs, les bancs et les autres élèves. Peut-être que je rêve encore. Il avance, à peine effleuré par ceux qu’il croise, ses yeux verts fixés sur moi. Ses pieds font du bruit chaque fois qu’ils touchent le sol. Rien dans sa démarche n’est surnaturel. Et personne ne semble lui prêter attention à part moi. Il est tout près maintenant. Je peux voir ses traits, sculptés, ciselés de cristal. Purs comme cela n’existe pas ici. Aucune tache, aucune trace d’acné. Rien. Seulement une blancheur de neige. Son visage dépasse en beauté celui de Tasha. Ses cheveux sont des fils de lumière, ses yeux, des aiguilles de sapin. On dirait que personne ne voit qu’un prince est entré, personne ne réagit. Tout est normal, exactement comme d’habitude dans le hall du lycée. Je crois que j’imagine des choses. S’il était un être extraordinaire, ne porterait-il pas autre chose que cette banale parka bleue et ce jean ?

Je me suis trompée, ce n’est pas moi que ses yeux fixaient, seulement la place libre à côté de moi, celle où mon sac est posé pour que je puisse rester seule, coupée d’eux par une frontière. Mais maintenant il faut que je pose mon sac par terre. De toute façon, Tasha est toujours là, son souvenir est suffisant pour me couper du monde. Il est assis à côté de moi désormais, le prince. C’est bien lui. J’ai beau essayer de me convaincre qu’il ne s’agit que d’une vague ressemblance, c’est faux. Il est tel que dans ma vision, seuls ses vêtements sont différents et il ne brille pas comme un cristal irradié de lumière. Il ne me regarde même pas. Son regard est rentré, vers l’intérieur.

« Je sais qui tu es. Tu es le prince. »

Il tourne vers moi ses grands yeux verts, interrogateur.

« Le prince de quoi ?

— Le prince de Tasha.

— Le prince de Tasha ? Je n’ai jamais entendu parler d’un lieu appelé Tasha.

— Ce n’est pas un lieu. »

Il hausse les sourcils. C’est étrange qu’il ne me prenne pas pour une folle.

« Qu’est-ce alors ?

— La personne que j’ai laissé mourir. »

Silence. Le bruit des conversations autour de nous est presque assourdi.

« Pourquoi serais-je le prince d’une personne morte ?

— Je ne sais pas. C’est toi qui est venu la chercher. Je t’ai vu.

— Alors tu vois de drôles de choses. »

Il me regarde droit dans les yeux.

« Mon nom est Gabriel. »

Je ne réponds pas.

« Tu ne me diras pas ton nom ?

— Pourquoi le ferais-je ?

— Pour que nous puissions devenir amis.

— Qui te dit que c’est ce que je veux ?

— Tu m’abordes d’une drôle de façon pour m’intriguer et ensuite, tu me repousses. Tu dois être une de ces filles paumées qui ne savent pas quoi inventer pour attirer l’attention d’un mec. J’ai été bien gentil de t’écouter et de ne pas te traiter de folle. Maintenant, si tu n’es pas intéressée alors moi non plus. »

Il se lève, sa bouche a une expression méprisante mais pas ses yeux. Il me regarde un instant puis s’en va trouver un autre coin où s’asseoir en attendant la sonnerie. Ne suis-je pas… ? Ne suis-je pas stupide ? Je n’aurais pas dû lui parler. Il ment ou je suis vraiment folle. C’est donc ça, ma malédiction pour n’avoir rien fait pour sauver Tasha. Je vais devenir folle.

« Comment vas-tu ? Ça me fait plaisir de te voir même si les circonstances… Tu as toujours fait partie des meilleures amies de Tasha. »

S’il n’y avait pas ce tremblement au coin de ses lèvres, la mère de Tasha paraîtrait presque comme d’habitude. Je ne dis rien. C’est la première fois que je viens depuis l’accident. Le séjour est sens dessus dessous. Il y a les jouets des petites sœurs de Tasha qui traînent par terre et sur les fauteuils et le canapé. Je me demande pourquoi je suis venue. Je suppose que je voulais voir si quelque chose avait changé ici. Voir une dernière fois la maison de Tasha. Je sais que c’est la dernière fois que je viens. Je n’aurai plus de raison de revenir désormais. C’est calme, en fait, très calme. La télé joue. Un dessin animé. Cendrillon, je crois. Clémentine et Julie sont assises et regardent, les yeux écarquillés. C’est vrai qu’elles vivent dans un monde de mensonges, un monde où les films de Walt Disney ne sont pas des films mais la réalité. Leur mère s’affaire autour d’elles, enlevant les jouets des fauteuils. Elle veut que je m’assois. Mais je reste debout. Je ne veux pas l’entendre me raconter combien Tasha lui manque ni la voir regarder du coin de l’œil ses deux autres filles en espérant qu’elles n’écoutent pas, qu’elles n’ont pas compris que quelque chose est cassé, parti. Je jette un coup d’œil aux photos accrochées au mur. Et soudain l’une d’elles m’attire.

« Le prince !

— Le prince ? » répète la mère de Tasha en éclatant d’un rire presque amer. Je la regarde sans comprendre.

« C’est drôle, c’est exactement comme ça que Tasha l’appelait. »

Alors elle le connaissait et elle ne m’a jamais parlé de lui, et lui, il m’a menti.

« Qui est-ce ?

— Il s’appelle Gabriel. Tasha l’a rencontré à cette exposition de peinture où elle est allée avec sa classe. Je ne l’ai jamais vu, je ne le connais qu’à travers cette photo que Tasha a prise. Je crois que Tasha était amoureuse de lui. Mais toi, tu le connais, tu as dû lui dire…

— Oui, je lui ai dit. Pourquoi… ?

— Pourquoi ?

— Non, rien. Je vais partir.

— Si tu le connais, dis-lui… Dis-lui de venir. »

Je hoche la tête. J’ai peur qu’elle me retienne mais elle me laisse partir. Elle a l’air soulagée que je m’en aille.

Dehors, dans la rue, je me laisse tomber sur le trottoir. J’ai besoin de réfléchir, de reprendre mes esprits. Il existe, il est réel. Gabriel. Le prince. Et il a menti. Qu’est-ce que j’ai vu au cimetière ? Est-ce que tout vient de là, de cette photo ? Tasha, dis-moi. Si tu pouvais me répondre…

« Elle ne peut pas. »

La voix me fait sursauter. Je lève les yeux. Il est là, debout, à côté de moi. Il porte ces vêtements étranges d’un blanc immaculé, on dirait qu’il s’est échappé d’une épopée médiévale.

« Qui es-tu ?

— Je ne peux pas répondre à cette question.

— Pourquoi ? Pourquoi ne pourrais-tu pas me répondre ?

— Ce n’est pas pour ça que je suis venu. Je suis venu pour toi. Ceci n’est peut-être qu’un rêve, je ne suis peut-être que dans ta tête.

— Non. J’ai vu la photo.

— Qui te dit que tout ceci s’est réellement passé ?

— Je le sais. »

Il soupire maintenant.

« Ce serait mieux si tu pouvais le croire, croire que tout ce que tu as pu voir n’est jamais arrivé, dit-il en s’asseyant

— Pourquoi ?

— Parce que… Peu importe. Tu l’as vu, je ne peux pas le changer. Tout est vrai. Mais je n’ai pas menti, je suis vraiment là pour toi.

— Ce qui veut dire ?

— Ce qui veut dire que tu ne devrais pas te sentir coupable. Tu n’es pas responsable de ce qui s’est passé. Ton amie est morte et ce n’était pas un meurtre. Tu ne l’as pas poussée sous le capot de cette voiture. Elle a traversé la route en toute connaissance de cause. Ne crois pas qu’elle n’a pas entendu les pneus qui crissaient sur la chaussée, le bruit de la voiture qui roulait trop vite. Elle a tout entendu. Elle savait que la voiture venait droit sur elle et elle a marché tout doucement comme si elle ne voyait rien, comme si la vie était éternelle et que les hommes ne mouraient pas, comme ces personnages de dessin animé qui se relèvent toujours.

— Tu parles comme si elle s’était suicidée.

— N’est-ce pas le cas ?

— Non, bien sûr que non. J’étais là. Elle ne pouvait pas savoir. Il y a toujours des voitures qui roulent trop vite dans le coin. On les entend, même de loin, et on dirait qu’elles sont juste à côté. »

Il ne dit rien pendant un moment, songeur. Moi non plus, je ne dis rien. Il essaie de me persuader que je ne suis pas sale, que je ne suis pas cette fille laide qui n’a jamais été une amie pour quiconque. Même pas pour Tasha, surtout pas pour elle.

« Sais-tu ce qu’elle m’a dit quand elle a pris cette photo que tu as vue chez elle ? Que je ressemblais à un ange et qu’elle verrait bientôt s’ils ont vraiment des ailes.

— Alors c’est ce que tu es ? Un ange ? Et cet accoutrement, c’est une sorte d’uniforme pour le boulot ? »

Un sourire passe sur ses lèvres.

« Ce n’est pas un uniforme. Nous nous habillons différemment.

— C’était bien toi, au cimetière ?

— Oui, c’était moi. Mais elle… Elle n’était pas vraiment là. Elle voulait te consoler, te dire qu’elle t’avait toujours enviée.

— Moi ? C’est absurde.

— Elle n’était pas aussi heureuse que tu le crois. Ni aussi merveilleuse. C’est pour ça qu’elle t’enviait. Tu étais la seule à la haïr vraiment, la seule à ne pas te plier à tous ses caprices, la seule à refuser de l’adorer comme une jolie princesse.

— Je l’ai adorée.

— Seulement un moment. Quand tu ne la connaissais pas encore. Après tu as cessé de le faire. Tu l’as détestée et tu t’es construit une personnalité. Tu n’es pas restée molle comme si elle pouvait tout faire de toi.

— C’est comme si elle était aussi laide que moi. Mais je ne te crois pas.

— Non ? Alors souviens-toi du sourire qu’elle avait quand la voiture l’a propulsée dans les airs. Tu verras que j’ai raison. Tu n’es pas laide. Aucun être humain ne l’est. Simplement aucun ne se voit tel qu’il est vraiment, aussi aucun ne parvient à aimer vraiment parce que pour aimer, il faut se montrer complètement, à découvert.

— Qu’en sais-tu ? Tu es un ange, un être parfait.

— Même les anges peuvent tomber. »

Il dit cela comme si cette phrase cachait une blessure immense, une blessure que je ne connais pas. Je voudrais le toucher pour être sûre qu’il est bien là, que des ailes vont lui pousser dans le dos et m’envelopper. Pour être sûre que je ne rencontrerai pas du vide. Si je ne suis pas folle, si je ne suis pas folle… Cette conversation existe et la lumière s’est approchée de la boue. Il se lève. C’est fini, je sais que je ne le reverrai plus, comme je ne te reverrai plus, Tasha. Je vais vivre la vie que tu n’auras jamais. Je vais vivre en essayant d’oublier à quel point notre amitié n’a jamais existé.

Hermod’s Complaint (Appendix to « Mater dolorosa »)

Mother,
You can torn
my heart apart
You can just
reject me
It’s the way
things go
I know I’m dark
I know I’m just a rag
I am not the beloved one
And you’ve lost
your Most Beloved

Mother,
There is nothing
I can do
Nothing I can say
Beyond this door
Beyond the Night
And everything which is real
I can go
I can walk
‘Till the Tree
‘till our destinies
But from Hel the Blue
nobody returns

Mother,
I could destroy myself
I could give my life
for his
‘cause I know I’m dark
I know I’m just a rag
Not the beloved one

Le Règne des Connards

Un matin, Sarko se réveilla et eut une idée merveilleuse : le Français devait continuer à travailler le septième jour. Aussi instaura-t-il le travail dominical. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko songea que les tribunaux coûtaient trop chers. Aussi en fit-il fermer beaucoup. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko se rendit compte qu’il y avait trop de services hospitaliers. Aussi en fit-il fermer beaucoup. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko vit qu’il y avait trop de profs. Aussi supprima-t-il des postes. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko vit que cela n’était pas suffisant, que la formation des profs coûtait trop cher à l’Etat. Aussi créa-t-il les Masters d’Enseignement et mit-il fin à toute formation pédagogique. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko songea que même si l’instit ne remplacerait jamais le prêtre, les profs devaient entièrement se vouer à leur mission d’éducation et rester célibataires et sans attache. Aussi envoya-t-il le soldat Luc Châtel ordonner que les enseignants ne restent jamais longtemps dans le même établissement. Et il vit que cela était bon.

Puis, Sarko vit que la recherche universitaire française n’était pas assez productive et que, si rien n’était fait, la France ne serait jamais à la pointe de la technologie. Aussi ordonna-t-il que les chercheurs ne fassent que de la recherche appliquée et publient tous les mois un article en anglais, et il ordonna également que les mauvais chercheurs, ceux qui cherchaient encore à percer les secrets de l’univers ou qui passaient leur temps à écrire des mémoires sur  La Princesse de Clèves, ne fassent plus que de l’enseignement. Et la servante Pécresse réforma l’université. Et Sarko vit que cela était bon.

Puis, Sarko vit que les Français ne travaillaient pas assez longtemps et que leur retraite coûtait trop cher. Aussi rallongea-t-il la durée de cotisation et repoussa-t-il l’âge légal de la retraite à 62 ans. Mais cela n’était pas suffisant, il fallait aussi repousser l’âge où les Français pouvaient prendre leur retraite sans avoir de décote : d’abord il le repoussa à 67 ans puis à 69 ans, et cela devait augmenter tous les deux ans. Mais cela n’était pas suffisant : il augmenta la taxe sur les complémentaires santé qui n’eurent d’autre choix que de répercuter cette augmentation sur le montant de leurs cotisations. Mais cela n’était pas suffisant: il augmenta le coût des forfaits hospitaliers. Mais cela n’était pas suffisant : il augmenta la taxe sur les offres triple play Internet-TV-téléphonie et l’abonnement ADSL des Français augmenta. Mais cela n’était pas suffisant : il interdit aux étrangers malades de venir se faire soigner en France (sauf s’ils étaient milliardaires). Mais cela n’était pas suffisant : il continua de supprimer des postes dans la fonction publique et de fermer de nombreux services publics, et de réduire les débouchés pour l’emploi des jeunes. Tout le monde devint précaire, malade et pauvre, sauf les bons petits soldats du gouvernement et les riches comme Liliane Bettencourt qui s’évadaient fiscalement. Et Sarko vit que cela était bon.

Les Français, ces infâmes idolâtres de la justice sociale, firent grève pour protester, freinant le bon fonctionnement de l’économie française. Aussi Sarko se boucha les oreilles et leur envoya les CRS pour les punir comme il se doit. Et il vit que cela était bon. Puis il leur interdit le droit de grève, à ces irresponsables, et il vit que cela était meilleur.

Puis, il plaça des policiers derrière chaque élève, chaque collégien, chaque lycéen, chaque étudiant, car il avait vu que ceux-ci se moquaient bien du bon fonctionnement de l’économie française et qu’ils devaient apprendre l’obéissance et ne plus manifester. Et il vit que cela était bon.

Puis, il ordonna que des tests ADN soient pratiqués sur tous les nouveaux-nés pour déterminer leur futur parcours professionnel. Et les enfants d’ouvriers devinrent ouvriers, et les enfants de cadres devinrent cadres, et les fils de président devinrent présidents, et les futurs délinquants furent tués à la naissance. Et Sarko vit que tout cela était bon.

Un jour, un homme qui faisait le ménage au Parlement découvrit une étrange inscription recouverte de poussière sur un mur : « Liberté, Égalité, Fraternité » mais il ne comprit pas ce que ces mots signifiaient.

Sortir de la caverne

Le courage n’est pas inné, il s’apprend. Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours eu peur. J’avais peur, la nuit, quand la lumière s’éteignait dans ma chambre. J’avais peur chaque fois qu’il me fallait sortir pour affronter le monde. C’est pour cela que je n’ai jamais pu devenir ce que j’aurais voulu, un soldat, un membre de la Garde de la Cité. Je n’avais pas les qualités nécessaires, force, endurance, agilité et surtout courage. Ici, dans notre grande cité de Xandria, gouvernée par les Sages, on ne choisit pas d’être ce que l’on veut, on devient ce pour quoi l’on est fait.

Quand j’étais petite, j’avais si peur du monde qui m’entourait que je restais recroquevillée dans mon coin. C’est pour cela que j’ai été dirigée vers des études calmes demandant peu de sociabilité. Je n’étais pas douée dans les activités physiques, alors on m’a fait continuer dans le domaine de l’esprit. Mais même pour ça, il semble que je n’ai pas été à la hauteur, pas assez en tout cas pour m’engager plus avant dans l’étude de la philosophie et rejoindre un jour la cohorte de ceux qui sont appelés à régner sur la Cité. Je suis devenue bibliothécaire, gardienne des milliers de traités soigneusement préservés dans la Lycea Bibliotheca. Comme tant d’autres insuffisamment versés dans l’art qui conduit à la sagesse.

Mais cela m’était égal, je ne me voyais pas passer ma vie à étudier les textes arides qui sont les fondements de Xandria. Il suffit de voir les visages de ceux qui le font, le teint gris, toujours plongés dans un livre, ne voyant pas le temps qui s’écoule au-dehors, oubliant le soleil, les saisons, ne connaissant plus ni le jour ni la nuit. Ces êtres à jamais studieux qui auront un jour l’honneur d’être comptés au nombre des Sages. Ce n’était pas mon destin, peut-être que mes idées étaient trop étranges, trop éloignées de ce que nous enseignent les Maîtres. La Cité est parfaite, elle ne doit pas être changée. Autrefois, partout dans le monde régnaient la guerre et la désolation, les hommes n’avaient aucun espoir de vivre heureux et vertueux, et d’espérer entrevoir un jour le vrai monde, dont notre monde n’est qu’une pâle copie. Aussi les premiers Sages se réunirent et décidèrent de fonder une cité gouvernée uniquement par la sagesse et non par des hommes avides de pouvoir, une cité où chacun occuperait la place pour laquelle il est fait et où l’esprit de chacun serait éduqué afin de pouvoir un jour entrevoir les vérités éternelles. Je sais tout cela. Xandria a été érigée par des hommes qui mirent fin aux guerres perpétuelles que l’humanité se livrait depuis toujours. Je devrais être heureuse de vivre en cette époque, dans la Cité, et non au temps où Xandria n’existait pas, mais je ne suis pas heureuse.

Ma vie est comme une prison où les rêves ne sont pas permis. Je voudrais pouvoir ouvrir la porte. Au fond de moi, je sais que j’ai la clé mais je ne peux pas, c’est impossible. Toutes mes journées sont destinées à s’écouler dans la Lycea Bibliotheca jusqu’à la fin de ma vie, là, entre les traités de tous les Maîtres qui vécurent avant l’avénement de la Cité. Ces textes sacrés que tant de gens ont voulu détruire pour maintenir l’humanité dans l’ignorance. J’acceptais tout cela, j’acceptais cette vie puisque les lois de Xandria sont les plus sages qui soient, puisque mes études avaient montré que je ne pouvais pas espérer un autre rôle que celui-ci. Je suis là, à la place qui doit être la mienne, servant au maintien et à la cohérence de la Cité à travers la meilleure utilisation de mes talents, si j’en ai jamais eus pour quoi que ce soit.

Je suis là et je ne suis plus certaine que ceci soit juste. On nous a caché des choses. Avant il existait d’autres livres, des livres qui racontaient des histoires et qui faisaient rêver. Des livres où il y avait des hommes et des femmes qui vivaient, souffraient, aimaient, comme ici-bas. Les livres des poètes. Ces livres ont été détruits par les Sages fondateurs, ainsi que toutes les mentions, toutes les réflexions que les anciens Maîtres ont pu faire à leur sujet. Voilà d’où viennent tous ces blancs dans les ouvrages de la Bibliothèque. Seuls les mots du plus grand des anciens Maîtres sur le caractère néfaste des poètes ont été conservés.

Je croyais sincèrement comme beaucoup de gens que les poètes étaient des êtres monstrueux, qu’ils étaient les génies du mal qui avaient provoqué toutes les abominations de jadis. Mais c’est faux. J’ai trouvé un de leurs livres et maintenant je sais qu’il y a des mensonges dans les enseignements des Sages. Xandria ne peut pas être une cité parfaite si on nous ment. Je refuse de continuer à vivre comme je le faisais, à accepter de ne pas pouvoir être ce que je voudrais, à rester à jamais la prisonnière de mes peurs. Je sais maintenant que tout cela est faux, qu’il est possible de changer parce que j’ai découvert ce qu’on nous a caché. La liberté. C’est la liberté qui était contenue dans les livres des poètes et ceux qui nous dirigent ont peur qu’on l’apprenne. Ils ont peur que ce monde si beau et si étouffant disparaisse, écrasé par la réalité de leur mensonge. Et c’est pour ça que je vais mourir. Je sais, je n’aurais pas dû conserver le livre. Peut-être même n’aurais-je pas dû l’ouvrir et le lire et j’aurais continué à vivre sans savoir. Mais je l’ai lu, je suis sortie de la caverne où on nous a enfermés. Le garder, cela, c’était de l’imprudence, comme de ne pas avoir été assez vigilante dans mon comportement. Ils ont vu que j’avais changé, que j’essayais de changer ma condition. Quelqu’un m’a dénoncée. Je devrais avoir peur à présent mais je n’ai plus peur, je peux enfin regarder en face ce qui m’effrayait hier. Ce monde est faux, plus faux encore que ce qu’ils disent. Et moi, je suis libre. Demain, mon corps rejoindra mon âme, hors de la caverne.

Mater dolorosa

La nouvelle qui suit a fait partie des textes présentés lors de l’exposition (très confidentielle) «Pensées nues» organisée par le tutorat de Lettres Modernes à la bibliothèque de l’UFR de Lettres, Philosophie et Musique de l’Université du Mirail, du 27 avril au 6 mai 2010. Au départ, cette exposition devait s’intituler «(É)cri(t)s d’amour, de folie et de mort» et donc présenter des textes autour de ce thème. Mais à la dernière minute, le titre a été changé afin que l’exposition puisse intégrer les dessins de Danielle Bertholdt qui sont, comme vous vous en doutez, des nus. Toute l’organisation de cette expo s’est faite un peu à la va-vite et dans l’urgence car nous arrivions à la fin du second semestre et la prof responsable du tutorat allait bientôt devoir se consacrer à la préparation et à l’organisation des partiels. Hélas, trois fois hélas, l’expo, n’ayant pas joui d’une publicité suffisante et étant mal mise en valeur dans la bibliothèque où elle avait lieu, n’a guère eu de succès. C’est pour ça que je redonne ici le texte de ma nouvelle qui respecte le thème initial de l’expo. N’ayant guère eu la possibilité de le retravailler, je sais qu’il est loin d’être parfait et, par conséquent, toute critique est la bienvenue (à condition d’avoir un peu de considération pour mon amour-propre bien sûr).

Mater dolorosa

Va, et ramène-nous le Plus-Aimé.

Ainsi as-tu parlé, Mère. La voix grave, les yeux durs et voilés de larmes. Je ne t’ai pas demandé pourquoi tu m’as choisi, alors que tant d’Ássa plus forts que moi étaient présents. Je ne t’ai pas demandé, non, ce que signifiaient ces mots, le Plus-Aimé. Tu m’as ordonné de te ramener ton fils, aussi n’ai-je fait que prendre les rênes que l’on me tendait et enfourcher Sleipnir. Je me suis enfoncé dans les ténèbres avec lui sans me retourner, franchissant les portes d’Asgard. M’as-tu suivi des yeux à cet instant ? As-tu eu peur pour moi ?

J’ai traversé notre pont de lumière, atteint le sol des terres mortelles. Sleipnir allait vite, plus vite que le vent. Les hommes attardés dehors me voyaient à peine passer. J’étais pour eux comme une ombre noire, fluide et impalpable. Et pourtant ils sentaient ma présence et rentraient chez eux en frissonnant. Le temps, tu m’avais dit, le temps nous est compté car les corps pourrissent plus vite qu’il ne nous est donné de vivre. Je ne me suis pas arrêté une seule fois. Je ‘ai pas ralenti le pas de Sleipnir jusqu’à ce que nous arrivions au centre du monde. Là où tout naît et où tout finit. Là où le tronc de l’Arbre s’élève vers le ciel, gigantesque, immesurable. J’ai cherché sa naissance, tourné autour de lui jusqu’à ne plus rien voir. Alors, soudain, une lumière vive a brillé devant mes yeux. Blanche, glacée. Sleipnir s’est avancé. Lui savait le passage, la manière de le franchir. Ses huit jambes ont marché sans crainte sur le pont de glace et nous nous sommes engouffrés dans le noir, sous les racines. Une voix nous a arrêtés.

«Que venez-vous chercher ici, vous qui n’avez pas la couleur de la mort ?»

La voix était celle d’une femme. Des silhouettes sont apparues autour de nous, femmes voilées de ténèbres aux visages invisibles. Les Nornes, destinées des hommes aux yeux aveugles, voilà ce qu’elles étaient. Sleipnir a secoué la tête et hennit. Elles ont reculé, comme effrayées par ce cri d’animal vivant. Et pourtant, elles ne s’en allaient pas. Leurs visages m’interrogeaient toujours, me voyant sans me voir.

«Écartez-vous, ai-je dit. Votre règne n’est pas sur nous. Un Ás passe ici et c’est Hel qu’il vient voir.

— Nous sommes les destins, crois-tu que les dieux ne nous soient pas soumis ? Mais passe, va. Hel te recevra si elle peut. Et elle ne le peut, en effet.»

Elles se sont écartées, sans bruit, glissant comme des ombres. J’ai fait avancer Sleipnir. Son pas était mal assuré. Il avait peur et je ne nierai pas que j’avais peur aussi. Nous étions là où aucune lumière ne passe. Mes yeux ne percevaient rien, plus aveugles que ceux des Nornes. L’odeur du végétal et de la terre fraîche nous enveloppait. Le silence aussi. Est-ce donc cela, la mort ? ai-je pensé. Vois-tu, Mère, il est terrible ce lieu où nulle voix ne résonne, passée la garde des Nornes. Il est terrible et pourtant toute guerre, toute souffrance y est abolie. Il n’y a plus que la paix, le silence, le sommeil dans le cocon du monde.

Tu m’avais dit de ne pas poser le pied à terre, de ne jamais lâché la bride de Sleipnir. Mais je t’ai désobéi, Mère. Je suis descendu de ma monture et j’ai marché dans les ténèbres. Plus j’avançais, plus ma peur m’oppressait. Je sentais une odeur de pourriture de plus en plus forte se superposer à celle du végétal. Et je l’ai vue. Hel la Bleue. Un point brillant dans l’obscurité. Bleuté. Elle était suspendue dans le vide, des racines enroulées autour de ses jambes et de ses bras, semblant dormir. Là où elle était, la terre était plus humide. Des gouttes d’eau perlaient sur sa peau. J’ai cherché des yeux autour de moi le frère que j’étais venu chercher. Mais il n’y avait personne. L’odeur de pourriture que je sentais venait de l’Arbre. J’aurais dû rebrousser chemin à ce moment-là mais j’ai continué d’avancer pour toi. J’ai avancé vers elle jusqu’à la toucher. Sa peau était sombre et froide, luminescente. Mais elle n’était pas laide, elle n’était pas cet être effrayant que tu m’avais décrit. Hel qui règne sur les morts, les retenant à jamais. Mais dans son royaume de ténèbres, elle ressemblait bien plus à une prisonnière qu’à une reine. Enfermée, divorcée de la vie. Je l’ai regardée longtemps, mon souffle caressant son visage, conscient d’être le seul être vivant dans ce lieu. Ses yeux se sont ouverts brusquement. J’ai reculé. Elle n’a rien dit. J’ai ouvert la bouche, parlé de Baldr. Elle s’est contentée de secouer la tête. «Non», ont dit ses yeux. Non. Pas de rançon, pas de demande de faveur en échange de ton fils. Non. Et j’ai compris soudain la folie de ce voyage contre l’irrémédiable. Hel est la Mort, c’est le rôle que nous lui avons donné, et la Mort ne peut faire que les morts vivent à nouveau. Ceci, elle m’a dit par son regard, ses yeux reflétant la tristesse et la résignation. Il ne reviendra pas, Mère, comprends-tu ? Ni les pleurs, ni les cris ne le ramèneront. Il ne reviendra pas. Tu dois accepter. Son corps a disparu dans les flammes du bûcher funéraire. Son esprit a traversé les ténèbres. Il est au-delà même du règne de Hel, au-delà de ce monde qui a commencé sa dégénérescence. J’ai fait le voyage, Mère, je suis allé où tu espérais qu’il soit mais il n’y est pas, entends-tu ? Et où qu’il soit, il ne peut être ramené. Je t’en prie, Mère, sèche tes larmes. J’ai fait tout ce que tu m’as dit de faire. Tu peux supplier la terre de pleurer, et tous ceux qui l’habitent de hurler à la face du ciel en s’arrachant les cheveux, cela n’y changera rien. Je t’ai dit ce que j’ai vu. Les paroles des Nornes sont un avertissement, le regard de Hel la certitude d’une impossibilité. Ne la blâme pas, elle sait que nous ne pouvons aller contre les lois de l’univers. Tu dois faire ton deuil, Mère. Ton fils bien-aimé est mort mais ne suis-je pas aussi ton fils ? Était-ce donc cela depuis le début, le sens de tes paroles ? Ne peux-tu donc aimer qu’un seul enfant et ne pas voir le fils vivant à tes côtés ? S’il en est ainsi, j’irai à la dernière bataille contre nos ennemis. Je défendrai ce monde qui est le nôtre, je serai là où Baldr aurait dû être. Je mourrai sans doute mais dans mon coeur je garderai pour toi mes dernières pensées.